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Préface de Bernard Barataud
Nous nétions pas faits pour nous rencontrer. Cest la maladie, la Myopathie de Duchenne, qui a fait que nos routes se sont croisées, nos enfants et nos familles étaient soudain menacés. Lui était fondeur daluminium dans le nord de la France et fabriquait des raccords pour tuyaux à destination des Emirats Arabes et des crêpières pour les supermarchés. Il pilotait 15 fours. Moi, agent EDF, habitant la Franche-Comté, je rêvais de construire mon petit pavillon à lombre des sapins. Au regard du désastre familial que constitue la myopathie, il existe des moments heureux, des aspects positifs et des gens formidables. Pierre fait partie des personnes hors du commun quil ma été donné de côtoyer pendant 23 années, épaule contre épaule, en communion constante, unis par la terrible menace qui pesait sur nous.
Pierre et moi avons inventé le Téléthon français et jai la nostalgie des tout premiers Téléthons pour lesquels nous passions nos journées à créer un événement énorme, au volant dune R5, couleur caramel au lait, équipée dun des premiers radio-téléphones, qui imposait sur le toit une antenne-fouet de 2 mètres. Progressivement, nous nous sommes partagés le travail sans nous éloigner pour autant, Pierre étant responsable de lensemble des opérations Téléthon et moi me consacrant au développement de lassociation et à lutilisation des fonds recueillis. Les familles qui, aujourdhui, rejoignent nos rangs, doivent savoir que Pierre est responsable de la collecte de 5,4 milliards de francs qui ont permis à lAFM et aux maladies rares dêtre ce quelles sont aujourdhui.
Pierre navait pas choisi de faire le bien autour de lui, ça nétait pas sa vocation initiale. Et aujourdhui, il ne se prend toujours pas pour un bienfaiteur. Quand il est entré dans nos rangs en 1977, il navait pas lintention de faire uvre caritative.
Le sentiment obsédant de lenfant en danger, la rage du désespoir et, faut-il le dire, la peur prédisposaient les parents que nous étions à une certaine forme dégoïsme. Sil avait été possible de guérir nos enfants, et seulement nos enfants, nous laurions probablement fait.
En utilisant cette formulation, depuis près de 20 ans, jessaie de faire comprendre que le Téléthon nest pas un jeu, un concours, un exploit. Nous nappartenons pas à la multitude de ces personnes qui font le bien pour le bien de façon désintéressée. Nous navons pas ce mérite. Nous, nous sommes résolument en guerre car nous avons été attaqués. Nous devons nous défendre et éliminer ladversaire : la maladie. Le désespoir et la rage nous ont désigné un ennemi mortel, multiformes, tentaculaire. Il nous faut labattre.
Pendant 23 ans, Pierre a utilisé son énergie et son intelligence, stimulé par une tension interne à haut voltage, pour créer une recherche médicale originale et puissante, pour collecter des fonds, en développant la communication. Il fut également un excellent ambassadeur de la Recherche à létranger. Pierre est à lorigine de nombreux réseaux de collaborations scientifiques de très haut niveau aux USA notamment.
Pour Pierre, tout a été bon pour porter des coups à ces maladies de cauchemar. Pierre et moi avons vécu ces 23 années dans lurgence, dans la fraternité, dans une association où petit à petit, nous avons appris la solidarité. Je les compte sur les doigts dune main, ceux qui ont réellement influencé la marche de notre association. Pierre est lun dentre eux.
Jallais oublier de rappeler que celui qui, pour la première fois, a tendu la main aux maladies rares dès 1988, cest lui. Lorsquon assiste à lémergence de ces 7000 maladies rares, leurs développements nationaux et européens, on peut mesurer quel compagnon de route il a été.
Pierre sest éloigné de lassociation, il y a deux ans et ces deux années ne comptent pas parmi les meilleures que lassociation ait jamais vécu. Depuis 2003, jai le plaisir de le revoir à nouveau à lAFM.
Dans ce livre, Pierre rompt le silence et nous livre quelques-uns de ses sentiments. Le bourgeois avait été éduqué à ne jamais parler de lui-même ni des siens. Il navait ni chaud, ni froid, ni soif et navait jamais mal et nous nous sommes étonnés bien des fois des silences quil observait sur son cas personnel. Laurence Tiennot, notre Présidente, a dit à la lecture des épreuves de ce livre : " Cest dans cette association-là que jai envie de travailler et que je me reconnais ". Et dajouter : " Pierre, cest un pur ".
Je maperçois à la fin de cette préface, que je nai parlé que du militant en omettant, car il ma conditionné pour ça, de parler de sa qualité de père qui a sous-tendu tout son engagement. Ce quil a fait, il la fait pour Damien, pour sa femme Colette et son autre fils, Rémy. Pudique, réservé, ayant probablement du mal à extérioriser sa tendresse, il a fait cadeau en toute simplicité dune vie confortable, de sa fatigue, de sa jeunesse à son garçon sans jamais le dire ni le faire sentir à personne. Lui, qui était un industriel aisé, a décidé de prendre des risques personnels dès 1977, à une époque associative où les décideurs et les possédants soccupaient de leurs affaires ou de leur carrière. Il me revient des mots du Général de Gaulle, rapportés par Alain Peyrefitte et qui évoquent le fait que les possédants sont possédés par ce quils possèdent et que lorsquils sont appelés à choisir entre leur boutique et lintérêt général, ils choisissent leur boutique. Il y a bien sur des exceptions : cette vérité ne sapplique pas à Pierre qui sest engagé lorsque nous étions pauvres et inconnus et quand il ny avait aucun espoir.
Il est encore avec nous, les autres sont repartis.
Il ne reste pas grand-chose de légoïsme du départ. Il a appris la souffrance des autres, même si elle lui est encore douloureuse. Il a conservé sa capacité dindignation, le refus de la fatalité, et jespère un zeste dinsolence.
Merci à mon vieux camarade pour ce travail nécessaire à nos âmes et à nos blessures,
Merci à toi, incorrigible utopiste que je retrouvais écrivant des poèmes dans la voiture, sérieux et fou à la fois, toi dont lhumour sait venir à bout, bien des fois, de la tristesse qui souvent nous submerge. Et, même si cela va te paraître incongru, tu fais partie de ceux qui ont rendu service à lhumanité.
Bernard Barataud
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